Accueil Boucau (64340) « Jean du Boucau »


A retrouver également sous le titre « Rira bien qui rira le dernier » dans les Contes populaires de la Gascogne de Justin Édouard Mathieu Cénac-Moncaut (1861), page 5 à 14.

Texte ancien. Source inconnue

Où l'on apprend qu'un pauvre homme, une fois riche, peut être très méchant.
C'est aussi une histoire de corsaire dans le golfe de Gascogne.

On voyait jadis à l'embouchure de l'Adour (au Boucau, disent les gens de Gascogne) la petite maison du pilote, qui se tenait là, jour et nuit, pour aider les bateaux à entrer dans le port. Il avait une autre belle maison à Bayonne, mais il préférait à tous les palais du monde cette petite maisonnette des sables, abritée par un bois de pins et d'où l'on voyait l'océan.
Ce pilote avait un fils de vingt ans, amoureux comme lui de la mer et sachant à merveille repérer les tempêtes.
Le loup et son louveteau, prêts à partir au moindre signal de navire en détresse, semblaient se satisfaire de ce travail lorsque le plus jeune des marins, brusquement, voulut changer d'existence.
Il voulut avoir un petit bateau à lui, où il serait le maître et qu'il pourrait mener où bon lui semblerait... Et comme les Turcs faisaient la chasse aux bateaux chrétiens, il allait devenir chasseur de corsaires. Le pilote rassembla ses économies et acheta à son fils un petit voilier solide et bien d'aplomb. Jean, le fils, rassembla quelques amis, avides comme lui de périls, et ils partirent un beau jour vers la pleine mer.
À peine avaient-ils perdu de vue la terre, qu'un mauvais vent d'Amérique se leva, siffla dans les cordages et jeta le navire à la côte. Jean n'aperçut nul corsaire et se retrouva à l'entrée d'une rivière qui n'était pas l'Adour. Il descendit sur le rivage, grimpa sur un rocher et s'avança dans un petit bois de chênes.
Il demanda à des bûcherons qui travaillaient là :
- Quelle est la ville que je vois là-bas ?
- C'est Hendaye.
- Quoi ? C'est là cette ville basque tant aimée des marins où l'on boit de la si bonne eau-de-vie de prune ? Combien de temps me faut-il pour m'y rendre ?
- À peine un quart d'heure.
Jean se dirigea donc vers la ville et près du faubourg, il aperçut un homme couché tout au long du chemin. Ses habits étaient sales et déchirés, son dos était collé au sol comme celui d'un homme qui a cessé de vivre.
Jean du Boucau s'approcha, il essaya de soulever un bras, une jambe : impossible. Cet homme était mort et Jean s'étonna que les gens de l'endroit le laissent là au bord de la route. Il décida d'aller voir le curé pour qu'il enterre le malheureux. Vinrent à passer un homme et une femme qui, ayant reconnu le mort, lui donnèrent des coups de pieds, l'injurièrent et s'éloignèrent dédaigneusement.
Jean du Boucau, fort surpris, demanda la cause d'un aussi mauvais traitement.
- C'est d'un misérable que la ville d'Hendaye est enfin délivrée, lui dit-on en s'éloignant.
Jean entra dans la ville et commanda au premier charpentier dont il vit la boutique, de faire un cercueil. L'ouvrier obéit. Ensemble, ils revinrent auprès du défunt.
Mais quand ils voulurent le mettre dans le cercueil, le faux mort soudain s'écria :
- Bon voyageur, on voit bien que vous n'êtes pas du pays, puisque vous avez eu pitié du plus malheureux des hommes.
Jean, tout épouvanté, écouta parler cet homme.
- Ceux que vous avez vus m'accabler, même après mon trépas, sont ceux à qui je dois de l'argent. Je voulais faire le mort pour ne plus être poursuivi, mais il ne fallait pas que j'entre dans un cercueil. Voilà, mon stratagème a raté.
Jean du Boucau, ne sachant plus comment faire, donna sa bourse à cet homme qui se nommait Uartia, puis, voyant que le vent avait cessé, il retourna à son navire pour reprendre la mer.
Pendant ce temps, à Hendaye, on racontait la mort de Uartia et tous ceux à qui il devait de l'argent accoururent vers lui pour lui donner un dernier coup de pied. À leur grande surprise, Uartia distribuait l'argent qu'il devait en se murmurant à lui-même : « Rira bien, qui rira le dernier. »

Jean du Boucau se lança donc à la poursuite des corsaires turcs entre Santander et Bordeaux. Ses entreprises devinrent florissantes, et il eut toutes sortes de compliments de la part de nombreux rois. Un jour qu'il revenait à Bayonne, chargé de riches dépouilles, il aperçut un navire suspect qui filait à toutes voiles. Il lui donna la chasse et finit par le rattraper. Quel lamentable spectacle ! Le pont était couvert de malheureux captifs : des hommes, des femmes, des enfants, des jeunes filles attachés deux par deux comme des volailles que l'on porte au marché.
Il descendit au milieu d'eux et leur demanda d'où ils venaient.
- De Bayonne, d'Hendaye, de Bilbao, lui dit-on.
Deux captives attirèrent l'attention de Jean du Boucau. Elles étaient toutes les deux très jolies, et il apprit qu'elles étaient la fille et la nièce du roi de Bilbao.
Jean du Boucau se mit à chercher le capitaine de ce navire. Il fallut le tirer des cales où il s'était caché et à sa grande surprise, il reconnut Uartia.
- Ce n'est pas là le capitaine du navire corsaire ?
- C'est bien lui, affirmèrent les captifs.
Jean se cacha un peu le visage. Uartia, qui avait si peur, ne l'avait pas encore reconnu.
- Que veux-tu faire de ces captifs ? demanda Jean au corsaire.
- Je vais les vendre aux Turcs !
- Et depuis quand fais-tu ce beau métier ?
- Depuis que j'ai eu assez d'argent pour enlever qui bon me semble.
- Et pour quel motif ?
- Pour me venger des humiliations que j'ai eu jadis à subir.
- Ainsi, malheureux, tu prends plaisir à faire subir aux autres les misères que tu as rencontrées toi-même ?
- Oui, j'y prends un véritable plaisir.
- Combien demandes-tu de ces deux jeunes filles ?
- Trois mille piécettes d'or.
- Je t'en offre cent.
- Ce n'est pas assez.
- Accepte. Tu feras une bonne action.
Le corsaire ne pouvait pas comprendre ce langage.
- Eh bien ! dit Jean du Boucau, accompagne-moi sur le rivage, viens chercher toi-même les trois mille piécettes.
- Où veux-tu me mener ?
- À Hendaye. C'est une ville où on trouve beaucoup d'argent, quelquefois.
- Oui, dit le corsaire, j'en suis sorti riche, au moment où je m'y attendais le moins.
Uartia suivit donc Jean du Boucau, qu'il n'avait pas reconnu, dans sa chaloupe. Ils prirent le chemin de la ville. Arrivé à l'endroit où Jean, jadis, avait rencontré le mort-vivant, il chercha un objet et le découvrit servant de mangeoire aux bêtes. C'était évidemment le cercueil destiné aux funérailles d'Uartia.
- Il faut, dit Jean du Boucau, que tu soulèves cette caisse. L'argent est dessous.
Uartia espérait ses piécettes d'or. Il souleva donc le cercueil et Jean le fit basculer dedans. Il le referma alors avec des clous. Uartia se mit à crier, à frapper avec ses poings et ses genoux. Le corsaire appelait maintenant au secours et cette fois ne répétait plus : « Rira bien, qui rira le dernier ».
Jean du Boucau le laissa crier un long moment, puis il lui dit :
- Je te connais trop bien maintenant pour céder à la pitié. Je t'ai cru bon, parce que tu étais malheureux. Mais tu as songé à te venger parce que tu étais méchant. Maintenant, tu feras dans ce cercueil un bon repas pour les requins.
Il fit venir ses matelots et bientôt Uartia fut jeté à la mer.

Jean du Boucau délivra les captifs et se récompensa de sa bonne action en épousant la fille du roi de Bilbao. Quant à son père Michel, le pilote de bateau, nul ne put le faire sortir de sa maisonnette des sables, bien qu'il fût très content des exploits de son fils.